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Just Jaeckin : « L’érotisme, pour moi, c’est avant tout le ressenti » – L’Officiel

Créer de toutes pièces un érotisme bourgeois demande plus de subtilité qu’on ne l’imagine. Tentative de théorisation avec un maître du genre, réalisateur du film “Emmanuelle”. 15.10.2017  by Jean-Pascal Grosso

 

Tout d’abord, il faut replacer dans son contexte historique la genèse d’Emmanuelle (1974). Le livre dont le réalisateur Just Jaeckin s’inspire est signé Marayat Andriane, alias Emmanuelle Arsan, Thaïlandaise épouse d’un diplomate français à l’imaginaire sexuel débridé. Sorti plus d’une décennie auparavant, ce roman tendancieux, vendu sous le manteau, devient un best-seller international et connaît une première adaptation italienne en 1969, avec la pulpeuse Erika Blanc dans le rôle-titre. Rien de méchant, succession de fantasmes à peine ébauchés qui feraient passer la moindre polissonnerie de la TNT pour un sommet du hard. À l’aube des années 70, une vague “érotico-porno” envahit les grands écrans de l’Hexagone, provoquant les foudres de la censure et l’engouement des masses. Peu à peu, les productions pornos grignotent les salles tout public jusque sur les très cossus Champs- Élysées. Truffaut et Chabrol ont beau s’alarmer de cette mainmise effrénée, la manne est si réelle que les propriétaires de cinémas, comblés, rangent leur morale bien au chaud dans leur poche. En 1973, d’après les chiffres du Film français, La Masseuse perverse, de Don Chaffey, totalise 1,1 million de spectateurs en France, mieux que Guet-apens, de Sam Peckinpah, avec Steve McQueen ! En 1974, Les Jouisseuses, un vrai porno Alphafrance, rafle la mise : 2,2 millions de curieux iront se rincer l’œil. Monumental pour un long-métrage licencieux mais très loin du record établi la même année par le film de Jaeckin nancé par Yves Rousset-Rouard, futur papa des Bronzés et député UDF, électrisé par son sujet. “Il voulait absolument faire un porno, mais je lui ai tenu tête”, affirme Just Jaeckin, 77 ans, à la table d’un bistrot proche de la rue Guénégaud, à Paris VIe, où il possède une galerie d’art. “Un jour, il a débarqué sur le plateau, a arraché la culotte de Sylvia [Kristel], on a failli en venir aux mains. À un moment, il voulait même me virer. Il m’aura tout fait.”

Corps graciles

“La scène dont je suis encore fier aujourd’hui, c’est celle de ‘la casquette’ entre Sylvia et Marika, lorsqu’elle lui déchire son pantalon pour en faire un short. Elle reste en adéquation totale avec mon idée de l’érotisme.” Dans ladite scène, la sylphide actrice batave au seuil d’une postérité planétaire se laisse séduire par la blonde Marika Green – bien moins rigide à l’écran que sa nièce, la célébrissime et polyvalente Eva – qui tendrement pose une casquette de base-ball rouge sur sa (jolie) tête, avant de l’embrasser suavement. Sorti le 26 juin 1974, Emmanuelle secoue les codes pourtant déjà rodés de l’érotisme à l’écran. Jusque-là, c’est Jean-François Davy qui occupait le terrain dans un esprit joyeusement anar, comme l’illustre son Bananes mécaniques, carton de 1973. Ancien photographe de mode passé maître ès- films publicitaires, Just Jaeckin embarque dans sa charnelle aventure une équipe (costumière, maquilleuse, chef opérateur, décoratrice…) constituée pour l’émission culte “Dim Dam Dom”, dont il est une signature récurrente. “L’érotisme, pour moi, c’est avant tout le ressenti, ce que l’image provoque en vous. Je suis un visuel. Tout est donc question de contre-jours, de lèvres qui s’ouvrent, de regards, de corps alanguis… Il provient de ma stupéfaction face à la beauté des femmes.” Chez lui, chaque plan paraît minutieusement étudié pour insuffler du chic au licencieux : “Ce qui est linéaire me plaît beaucoup”, ajoute-t-il. Altiers, fluets, ses corps chantent la gracilité – tels ces “petits seins de bakélite” loués par Gainsbourg (qui refusera de signer la BO du film, “la plus grosse erreur de sa carrière”) –, l’élégance vaporeuse d’une Sylvia Kristel aussi érotique en déshabillé de soie asiatique qu’en tenue de squash. Nubile, Christine Boisson, bientôt actrice tourmentée de Jacques Bral (Extérieur, nuit), y est troublante à souhait en minishort en jean et tee-shirt de surplus américain : “Le détail du mouvement des corps avant toute chose, la souplesse, le côté elfe. Puis vient l’accessoire pour servir ce que je souhaite montrer”, appuie Jaeckin.

Erotisme d’élite

“Après lecture du livre d’Arsan, j’avais dit non. Un mois plus tard, le scénariste de François Truffaut, Jean-Louis Richard, veut me rencontrer : si je signe le film, il accepte d’en rédiger le script.” Just Jaeckin l’admet, l’histoire d’Emmanuelle était d’un classique presque lénifiant : l’initiation à la vie d’une ravissante bourgeoise par un homme autre que son mari (campé par Alain Cuny, “caution de gauche” imposée par “l’épouvantable” Rousset- Rouard). “Mais c’était juste après l’arrivée de la pilule, en pleine libération des mœurs. Ce sont les femmes qui ont fait le succès du film.” Emmanuelle incarne ce que son démiurge nomme “l’érotisme d’élite”. Tout n’y est que classes supérieures (diplomates, hommes d’affaires…), voyages en première, Rolls ou Jaguar et plaisirs dévoyés que seule une grande aisance matérielle peut offrir. Le monde se mue en lupanar de luxe dans une époque pré-sida enfin débarrassée du trauma de l’avortement clandestin : “On a vécu cinq années extraordinaires. Aujourd’hui, j’ai l’impression que nous sommes redevenus puritains. Je ne sais pas si Histoire d’O repasserait à la télévision.” Tandis que Jaeckin est sacré pape d’un érotisme bon teint et très fructueux, Emmanuelle, désormais labellisé “phénomène de société”, le vers les neuf millions de spectateurs en France. Jaeckin supplie son ami Claude Berri de lui produire un lm classique. En vain. Adapté par l’excellent Sébastien Japrisot, il réalise Histoire d’O (1975), qui aborde le sujet de la soumission sept ans après La Prisonnière, d’Henri-Georges Clouzot. “On entre dans le livre comme dans un château féerique”, s’émerveille Jean Paulhan dans la préface du roman de Dominique Aury. Dans la version de Jaeckin, tout n’est que dorures, tentures… et savantes tortures. Malmenée, Corinne Cléry, pas encore amante bondienne de Moonraker, est phénoménale de beauté. Jaeckin tournera trois autres films érotiques : Madame Claude (1977) et sa formidable affiche, allégorie du giscardisme triomphant (Rolls-Royce + Concorde + beauté en vison sur siège Joe Colombo), L’Amant de Lady Chatterley (1981), à nouveau avec Sylvia Kristel, et Gwendoline (1983), avec Zabou (pas encore Breitman) en ingénue sexy aux faux airs de Louise Brooks. Un four total en France, mais primé en Italie. “Steven Spielberg m’a demandé comment j’avais pu boucler une telle histoire avec si peu de budget”, confie-t-il non sans une pointe de fierté. Et de conclure : “C’est vrai que pas mal de choses ont vieilli dans mes films. Pour certains, je suis un génie. Mais à l’époque, aux yeux du cinéma français, j’étais une merde !” Possible. Mais avec quel pedigree !

Publié par L’Officiel

 

 

 

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