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Galerie Just Jaeckin

Quand Just Jaeckin rencontre Serge Gainsbourg

JUST JAECKIN

De Just Jaeckin, le grand public semble s’obstiner à ne retenir que son film « Emmanuelle », certes un des plus gros succès du box-office français, mais un succès qui lui fut, de son propre aveu, assez préjudiciable, toutes ses tentatives ultérieures dans le domaine du cinéma ayant été accueillies avec beaucoup de scepticisme, voire de l’hostilité. C’est oublier un peu facilement qu’avant de se lancer dans la mise en scène, il comptait parmi les photographes et réalisateurs publicitaires les plus réputés sur la place de Paris et qu’il excellait réellement dans ce qu’il faisait, ce qui est heureusement toujours le cas aujourd’hui ! En toute simplicité, il a accepté une rencontre, qui aura lieu à Saint-Germain-des-Prés, rue Guéguenaud, dans la galerie d’Art qu’il dirige avec sa femme Anne et où il expose peintures et sculptures. Non loin, on remarque en format géant un de ses clichés de Serge Gainsbourg et Jane Birkin, réalisé en noir et blanc, peut-être un des plus célèbres qui les aient immortalisés ensemble et qu’il nous dira avoir pris lors de leur travail commun sur le film « Madame Claude », dont Gainsbourg avait composé la musique. Lors de l’entretien, on constatera qu’il a beaucoup mieux connu Gainsbourg qu’on pouvait le croire, qu’il a sur lui des vues assez lumineuses et que ce n’était donc pas une mauvaise idée d’aller lui parler, d’autant qu’au fur et à mesure, il se montrera de plus en plus ému en évoquant son ami.

Comment avez-vous fait la connaissance de Serge Gainsbourg ?
C’était par la productrice Daisy de Galard, qui, dans son émission « Dim, Dam, Dom », permettait à toute personne venant d’un courant artistique, quel qu’il soit, de faire un sujet de sept minutes pour la télévision : ainsi, un jour, Serge en a fait un, et c’est comme ça que je l’ai rencontré, dans les années soixante – ça devait se passer dans une salle de montage… C’est là aussi que j’ai fait la connaissance de Pierre Bachelet, puisqu’il était alors illustrateur sonore pour « Dim, Dam, Dom ».

A propos de Pierre Bachelet : il a fait la musique de votre film « Emmanuelle »… Pourquoi Gainsbourg n’a t-il pas travaillé dessus, comme vous le lui aviez offert ?
Depuis « Dim, Dam, Dom », Serge était devenu un de mes copains, je lui ai donc proposé de faire la musique de ce film, que je lui ai alors montré en projection privée, mais j’ai vite senti qu’il n’était pas très emballé. A la fin, il m’a dit : « Mmm, non, j’ai pas le temps, et puis, franchement, je crois pas à ce film. » Je n’ai pas insisté, et c’est comme ça que j’ai appelé Pierre Bachelet, qui a donc écrit la musique d’« Emmanuelle », ce qui veut dire que si Serge avait dit oui, Pierre Bachelet ne serait pas devenu Pierre Bachelet, tout simplement !

Gainsbourg a dit une fois qu’il avait refusé « Emmanuelle » parce que cette oeuvre ne correspondait pas à sa conception de l’érotisme : qu’en pensez-vous ?
Ca se peut, parce que c’était trop romantique pour lui, en effet. Je me souviens même qu’il m’a dit (très gentiment, comme toujours) que c’était un peu « à l’eau de rose »… D’ailleurs, quand vous voyez ses films à lui, vous constatez que son érotisme est beaucoup plus hard que le mien ! Mais malgré ça, Serge est resté un ami fidèle et ce qui a été extraordinaire de sa part, c’est qu’il a même dit après que la plus grosse connerie de sa vie, c’était d’avoir refusé « Emmanuelle » ! Et quand j’ai fait mes films suivants (comme « Histoire d’O »), pour lesquels j’étais littéralement attaqué dans la presse, Serge a toujours été là pour me défendre d’une façon exceptionnelle, il m’a même fait inviter dans des émissions de télévision, où il disait aux critiques présents qu’ils étaient tous des cons, qu’ils ne comprenaient rien à ce que je faisais…

En fait, Gainsbourg a bien composé une musique pour « Emmanuelle », mais pas celle du film original, celle d’une de ses suites, « Goodbye Emmanuelle »…
En effet. Quand on m’avait proposé de faire « Emmanuelle 2 », j’avais refusé, mais j’avais mis le photographe Francis Giacobetti sur le coup et quelque temps plus tard, c’est Giacobetti qui m’a refilé « Madame Claude », étant donné qu’il avait fait une dépression nerveuse sur le tournage d’« Emmanuelle 2 » et qu’à cause de ça, il ne voulait plus faire de long-métrage, avec toutes ces grosses équipes à diriger… Après, j’ai refusé de faire « Goodbye Emmanuelle » aussi, et François Leterrier, qui était de Serge, en a hérité. Là, Serge a fait la musique, avec la chanson où il dit : « Emmanuelle aime les caresses buccales et manuelles »…

Et en 1977, Gainsbourg finit donc par travailler pour vous, sur « Madame Claude »…
Tout à fait. C’était surtout un film policier, avec très peu d’érotisme, donc, là, Serge a accepté, et il a composé la musique. Je n’étais pas présent pendant l’enregistrement de la bande originale, parce que j’étais en plein montage : je me rappelle juste que par rapport aux séquences chronométrées, les morceaux de Serge n’étaient pas toujours à la bonne longueur, mais le plus souvent, je les trouvais géniaux. Et Jane a chanté la chanson « Yesterday Yes A Day », qui est vraiment magnifique et dont elle a même écrit les paroles, ce qu’on n’a pas dit à l’époque ! J’étais là quand elle l’a enregistrée, ça se passait au studio Davout. Je me souviens de la décontraction totale de Serge durant cette séance, de sa précision parfaite, de sa très grande gentillesse : quand j’entends dire qu’il traitait mal Jane, ça me fait hurler de rire…

Comme toute la musique du film, cette chanson a été co-composée avec l’arrangeur Jean-Pierre Sabar : connaissiez-vous son rôle ?
Je savais que Serge avait un arrangeur, mais pour moi, la relation entre un compositeur et son arrangeur-orchestrateur, c’est comme celle entre le metteur en scène et son chef-opérateur : c’est une cohabitation et une co-réalisation avec un maître. De toute façon, tous les chanteurs qui composent ont un arrangeur-orchestrateur : Pierre Bachelet, par exemple, a gardé le même pendant des années… Et puis, soit dit en passant, une musique de film n’est pas faite pour être mise au premier plan, mais pour être mélangée à tout ce qui se passe au niveau sonore sur l’écran. D’ailleurs, c’est simple : je n’ai jamais vu un musicien content à 100 % dès qu’on mixe sur sa musique… Au fait : vous savez que c’est moi qui ai découvert Jane ?

Non… Comment cela ?
Eh bien, en 1968, j’étais à Londres, où je travaillais en tant que chef-opérateur pour le metteur en scène Hugh Hudson. A un moment, sur le plateau, je vois une fille superbe descendre un escalier et qui me dit : « Hi, I am Jane ! » Un mois ou deux après, toujours à Londres, je retrouve dans un restaurant Pierre Grimblat, qui cherchait une héroïne pour son film « Slogan ». A sa table, il avait quatre ou cinq très belles filles, et il me dit : « A ton avis ? Laquelle je prends ? » Je lui montre alors du doigt la table à côté en lui disant : « Elle ! » C’était Jane. Je l’avais aperçue un peu plus tôt, je l’avais reconnue. Il l’a alors fait venir à notre table et il lui a tout de suite dit qu’elle ferait un bout d’essai. Dans « Slogan », Serge joue un photographe de publicité et toutes les photos qu’on voit dans le film et qui sont censées être de lui sont de moi, en fait. Comme vous le savez sans doute, les débuts de Jane avec Serge ont été houleux, il a été ignoble, elle a chialé… Pendant « Madame Claude », par contre, Serge était adorable avec elle – je suis peut-être tombé dans un des bons moments de leur histoire d’amour, aussi… Je peux vous dire que quand elle l’a quitté, ça l’a mis dans un état déplorable.

Vous avez fait des pubs avec Gainsbourg, aussi ?
Oui, pour les lave-vaisselle Brandt et les jeans Lee Cooper. Serge n’avait pas assez d’expérience pour faire des trucs très courts et c’est pour ça qu’il m’avait appelé. J’étais même co-réalisateur sur le film Brandt, qui s’appelle en fait « L’homme qui n’aimait pas le silence » et qui montre un gars qui fait une sorte de symphonie avec des ustensiles de cuisine : en réalité, l’acteur joue en play-back, la musique avait été enregistrée par un percussionniste de studio. Serge a quand même répété avec cet acteur pendant une journée pour qu’il puisse trouver le rythme et soit synchrone (on avait même fait une mise en place du décor par rapport à la musique), et le tournage a dû se faire en cinq heures, à tout casser : Serge était très précis et moi très rapide. Dans le film, il y a un seul plan où l’on voit que l’acteur n’est pas synchro, mais sinon, c’était impeccable : il fallait qu’il appuie sur le bouton du lave-vaisselle au moment même où on entendait le « tchac ! » sur le plateau. J’ai vu Serge travailler chez lui sur la composition de la musique de cette pub, chercher des idées de rythmes au piano…

Ce spot a même reçu un prix…
Oui, il a reçu un Lion d’or à Cannes, mais le producteur voulait absolument qu’on ne parle que de Serge à la presse : que Serge aille chercher la récompense sur le podium, je m’en foutais, mais on aurait pu au moins co-signer le film, d’autant que c’était bien marqué « co-réalisateur » sur mon contrat : Serge en était désolé, mais je savais que ce n’était pas lui le responsable et de toute façon, des Lions d’or, j’en avais déjà reçu plein, alors, ce n’était pas un de plus ou un de moins qui allaient changer les choses… Sur Lee Cooper, par contre, je n’étais que chef-opérateur, mais là encore, je m’en foutais : on était super-bien payés, on rigolait beaucoup… Mais c’était pas terrible, le scénario était nul, même : ça se passait avec une bande de jeunes qui faisaient la queue devant l’entrée d’un cinéma et qui se tapaient sur les fesses en rythme en disant : « Lee Cooper ! Lee Cooper ! ».

Qu’appréciez-vous le plus chez Gainsbourg en tant qu’artiste ?
C’est simple : Serge est le seul génie que j’ai rencontré dans ma vie. Il était plus qu’un musicien, c’était un homme d’Art, doué pour tous les domaines : il avait des idées visuelles formidables, il dessinait extraordinairement bien… Je me demande même si son plus grand bonheur n’était pas le dessin – je n’ai jamais su ce qui avait pu lui arriver pour qu’il détruise un jour toutes ses toiles et arrête tout… Pour moi, il avait tout compris de la vie, même si, quelque part, il en était écoeuré. Un jour, il m’a même dit une chose formidable, qui explique peut-être pourquoi il est mort plus tôt que les autres : « Je suis trop lucide ! » Il m’a expliqué ça en ajoutant : « Je vois trop, je n’arrive plus à rêver, je prends tout en pleine face : quand j’ai quelqu’un pour la première fois en face de moi, je vois tout de suite qui il est, ce qu’il cherche, s’il veut m’avoir ou pas… Ma lucidité me tue ! » C’est sûrement cette lucidité qui a fait de lui un provocateur, d’autant qu’il en a longtemps pris plein la gueule, notamment à cause de certaines femmes qui ont plus profité de lui qu’elles ne l’ont aimé. Et sa gueule, d’ailleurs, il ne l’aimait pas, ce dont il ne s’est jamais caché ! A cause de son idéalisme et de sa lucidité, il est passé par des moments de très grand bonheur comme de très grand malheur.

Quel est votre plus beau souvenir de lui ?
Un jour, en 1978, j’ai perdu mon chien, qui s’appelait Pinpin. En larmes, j’ai appelé Serge, et je lui ai dit : « Pinpin est mort ! » Serge m’a alors répondu que sa chienne Nana venait de mourir, elle aussi. Il m’a dit de le rejoindre dans un petit restaurant, juste à côté de chez lui. Là-bas, on a pleuré à chaudes larmes pendant tout le dîner en évoquant les bons moments, etc. Moi qui ne bois jamais, j’étais complètement bourré… Et nos voisins dans le resto croyaient qu’on parlait de nos femmes, alors que c’était de nos chiens qu’il s’agissait ! Ensuite, titubant l’un et l’autre, on est arrivés rue de Verneuil : là, Serge s’est mis au piano et il m’a joué une improvisation, une sonate magnifique. Quand il s’est arrêté, il m’a simplement dit : « Pour Pinpin, là-haut ! » Et malheureusement, je n’ai aucune trace de cette soirée , alors que c’est un des moments les plus magiques de ma vie…

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